Colloque international en hommage à Henri LA FONTAINE

Entre secret et transparence : guerre, paix et démocratie

Le Colloque s’est tenu à l’initiative du Mundaneum, du Bureau International de la paix (BIP), de l’Université de Mons et de la Fondation Henri LA FONTAINE les jeudi 23 et vendredi 24 mai 2013 à l’Université de Mons, à l’occasion du centième anniversaire du prix Nobel de la Paix attribué à Henri LA FONTAINE.

Les exposés furent introduits par Messieurs Jean-Paul DEPLUS, président du Mundaneum, Calogeros CONTI, recteur, et Colin ARCHER, secrétaire général du BIP.

Madame Verdiana GROSSI, de l’Université de Genève, présenta Henri LA FONTAINE comme « précurseur des relations internationales modernes », suivie de Madame Nadine BERNARD, de l’Université Libre de Bruxelles, qui exposa les circonstances de « L’attribution du prix Nobel de la Paix ».

Monsieur Thomas BERNS, de l’Université Libre de Bruxelles et du Centre de recherche en philosophie, abordait « Le secret pour penser la différence entre publicité et transparence », tandis que Monsieur Jean-Pierre CAVAILLE de l’Ecole des Hautes Etudes en sciences sociales de Paris analysait « La démocratie à l’épreuve de l’idéologie de la transparence ». Il était lui-même succédé par Monsieur Vincent DE COOREBYTER de l’Université Libre de Bruxelles et du Centre de recherche et d’information socio-politiques, qui dévoilait le « Secret du vote, transparence de l’élection ».

Monsieur Jean SALMON de l’Institut de droit international situait « Henri LA FONTAINE et la tradition du droit des arbitrages internationaux, depuis la fin du XIXème siècle jusqu’à l’entre-deux guerres », ouvrant la voie à Madame Stéphanie MANFROID sur « Les efforts pour une éducation pacifiste après la deuxième Conférence de la Paix de La Haye, 1907 » et à Monsieur Christophe Béchet de l’Université de Liège sur « L’éducation à la paix dans l’enseignement primaire belge de l’entre-deux-guerres : entre apaisement et stigmatisation ».

Monsieur Peter VAN DEN DUNGEN de l’Université de Bradford abordait enfin « Le désarmement : une question épineuse à la SDN et de nos jours à l’ONU » pour introduire successivement Madame Ann WRIGHT, Colonelle de l’armée américaine avec « Le rôle des citoyens et médias dans les démocraties occidentales » et Monsieur Crofton BLACK, chercheur (GB) pour « Pister les fausses entreprises, les vols secrets et les litiges contractuels : Enquêter sur le réseau des prisons secrètes de la CIA ».

Pour terminer, Messieurs Luc MAMPAEY (Groupe de Recherche et d’information sur la paix et la sécurité), Paul QUILES, ancien ministre français de la Défense et Colin ARCHER abordèrent respectivement les « Budgets militaires et le commerce des armes », la question de savoir « Comment les décideurs parlent des armes nucléaires ? » et la proposition d’une « Action citoyenne : Campagne globale sur les dépenses militaires ».

Extrait des conclusions présentées par Henri BARTHOLOMEEUSEN le 24/05/2013 pour la Fondation Henri LA FONTAINE

« Associer Henri LA FONTAINE à une réflexion sur le secret et la transparence d’une part, la guerre, la paix et la démocratie d’autre part permettait de « nombreuses entrées ».

La promenade intellectuelle a dépassé les espérances.

Par référence à Platon et Machiavel, il fut rappelé que le secret – sauf utopie – est indissociable de la politique.

Il fut également souligné à quel point une idéologie totale de la transparence, même en démocratie, même en temps de paix, peut produire des effets pervers.

Henri LA FONTAINE fut présenté comme un homme « multiple ».

Où qu’il se trouvât, il donnait le ton.

Humaniste et universaliste, sa conviction profonde – contrairement à certains philosophes – est que l’on ne peut considérer la guerre et la lutte comme les moteurs de l’Histoire.
Il leur oppose le progrès par l’émancipation, par la connaissance, le savoir, la liberté et l’équivalence des êtres humains.

Ce n’est pas qu’un rêveur. Il construit l’improbable et travaille effectivement au progrès social et au bonheur de l’humanité.

Ce n’est pas qu’un utopiste. Mais quelqu’un qui passe inlassablement à l’action.

Si la guerre n’est pas, ne peut pas être le moteur de l’Histoire, il se battra donc pour la Paix. Une paix universelle, fraternelle dont il s’attache, enjuriste, à fixer les conditions.

Une société en paix, qui a conscience de son unicité, de son universalité, n’aurait, par principe, plus recours aux stratégies ni à la diplomatie secrète.

La transparence pourrait y trouver place.

Il fut ajouté que le franc-maçon Henri LA FONTAINE était à ce point original qu’il prônait, en maçonnerie aussi, la transparence.

C’est rapide et montre, si besoin, le danger que présente l’anachronisme des mots utilisés.

Franc-maçon et avocat, Henri LA FONTAINE savait parfaitement l’utilité du secret : à commencer par le secret professionnel.

Il pouvait ne pas confondre, comme le fit le philosophe BERNS, en une seule, les notions de « secret » et de « confidentialité ».

Une lettre peut être confidentielle sans nécessairement couvrir de secret.

Les travaux maçonniques peuvent être confidentiels, non publics, sans être secrets.

Simplement et à notre connaissance, LA FONTAINE n’a jamais défendu l’idée qu’il existerait un secret maçonnique.

Pour lui, savoir et connaissance ne relèvent pas du Mystère. Ils sont accessibles à tous, comme les ressources naturelles. Contemporain, il n’aurait pas accepté que l’on déposât des brevets sur le vivant…

Voilà l’homme.

Ce fut dit : dans une démocratie moderne, secret et transparence coexistent.

J’estime toutefois que la transparence y dépasse souvent le simple cadre de l’injonction morale. Si le secret et la publicité peuvent avoir un fondement légal, la transparence aussi.

C’est le cas chaque fois que la loi impose de rendre compte, de justifier, voire de motiver.

En réalité, la pertinence de la transparence dépend probablement de ceux à qui nous l’imposons.

À mi-chemin entre Messieurs BERNS et CAVAILLE, je pense que si imposée au citoyen elle tend effectivement au totalitarisme, si exigée du pouvoir politique elle peut s’avérer mutilante, à l’égard de l’administration, elle est condition de démocratie.

C’est l’administration qui se doit maison de verre pour éviter l’arbitraire. Henri LA FONTAINE n’aurait pas démenti Jean-Pierre CAVAILLE lorsqu’il prétendit injecter le concept de liberté pour nous garantir du totalitarisme de la transparence.

Liberté de pensée, liberté de conviction, la liberté d’expression, c’est aussi le droit de se taire.

Si la société démocratique garantit la liberté par l’entretien du secret, audelà des mots utilisés, c’est sans doute la clarté, davantage que la transparence, que défendait LA FONTAINE.

Et il n’y a pas, nous l’avons vu, de pratique de la transparence qui n’implique sa part d’opacité. Sans ombre, pas de clarté.

À l’injonction de transparence – dans son acceptation moderne –, Henri LA FONTAINE aurait certes préféré la distanciation que permet une
compréhension critique et éclairée.

Une compréhension comme celle portée par Monsieur de COOREBYTER, attaché à découvrir une fonction étonnante du secret du vote, à contrecourant de l’idéologie ambiante : celle de vider le choix, le vote, de toute opinion.

Il a montré, contre les idées reçues, que l’élection n’est pas un discours. Que le scrutin n’est pas un acte d’opinion mais de sélection.

Le résultat de l’élection est délibérément opaque quant aux mobiles dans le but, dit-il, de pacifier.

Pour éclairante, l’explication aurait-elle plu à Henri LA FONTAINE ?

Et la guerre dans tout cela ?

Jean SALMON nous a décrit un LA FONTAINE pacifiste et militant qui à partir de sa Pasicrisie internationale va, de 1902 à 1928, œuvrer pour
l’adoption d’actes multilatéraux, universels et obligatoires.

L’alternative, c’est la faculté de guerre.

Comme l’explique Stéphanie MALFROID, LA FONTAINE humaniste combat pour l’éducation, contre l’ignorance, en faisant sienne la formule de TERENCE : « Rien de ce qui est humain ne m’est étranger ».

C’est le Mundaneum avec OTLET, la création d’un enseignement social international, la promotion de l’enseignement pour les femmes, la promotion de l’enseignement de la paix dès l’école primaire…

En cela, il entre bien en résonnance avec les objectifs de la SDN.

Avec le relai des « Comités de Coopération intellectuelle », ils contribueront à une relecture des histoires nationales, de la géographie et des manuels scolaires conçus jusque-là à la gloire héroïque des peuples.

Une des intervenantes, Madame Nicole DECOSTRE, s’interrogera sur les raisons qui font que le pacifisme, l’histoire et la géographie auraient disparu
aujourd’hui des programmes scolaires…

Pour Henri LA FONTAINE, le désarmement des esprits, nous l’avons vu également, était insuffisant.

Il dénonça le puissant triumvirat belliciste de l’industrie, la finance et la presse, tandis que les conférenciers entreprirent de démontrer que peu de
choses avaient changé. Il y a toujours une disproportion flagrante entre les moyens à disposition de la guerre et ceux au service de la paix.

Au XXIème siècle, l’état de guerre ou de lutte disqualifie transparence et clarté. On dépasse le stade du secret pour celui de la désinformation.

Guantanamo, drones, torture, emprisonnements illégaux, dissimulation des actes criminels des armées, de transferts de prisonniers… par la plus grande démocratie du monde ?

S’agit-il d’actes de guerre, d’actes criminels ?

Le secret qui entoure le nucléaire militaire empêche d’aborder la pertinence de ce type d’arme.

Logique de guerre au service de la paix ? Certes, toujours sur l’air du « On ne sait jamais ! ».

L’industrie, la finance, les militaires et une certaine recherche scientifique – c’est un comble – se feraient ainsi complices objectifs en l’absence de débat public ou parlementaire.

Au-delà de la transparence et du secret, c’est donc toujours de clarté dont nous avons besoin si nous voulons contribuer efficacement au Bien, au Beau et au Juste.

Si nous souhaitons œuvrer au bonheur de l’Humanité et au progrès social.

La liberté, la fraternité et l’équivalence des Hommes ont gouverné la vie, le travail et la pensée d’Henri LA FONTAINE.

Les deux jours de colloque ont permis, aux élèves de l’école Jules BARA en particulier, de percevoir à quel point la pensée et l’action de cet artisan de la
paix demeurent d’actualité.

Puissent ces étudiants en devenir un jour les dépositaires éclairés.

Là serait notre véritable succès. »